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Avril anophtalme

Anamnèse d’un évènement traumatique ou recension pompeuse d’une bouffonnerie puérile, il n’en demeure pas moins que la douleur est toujours vive tant les conséquences furent lourdes pour l’enfant à qui l’on fit découvrir l’existence du mal sous la forme d’un tour qu’on lui joua. Enfermé dans un lieu obscur, il discerna peu à peu l’ombre du grand cornu se mouvoir contre le mur lui faisant face. Décharge massive d’adrénaline consécutive au stress. Explosion mentale. Adrénochrome. Ce n’est que plus tard qu’il comprit avoir été la dupe d’un spectacle d’ombres chinoises.   Deux crochets avaient suffi à évoquer une présence maléfique. Qu’une faible lueur projetant l’image du prince des ténèbres se fit au prix d’une lutte menée contre l’obscurité est en soi un paradoxe, lui-même redoublé par le fait que l’enfant découvrant le principe de la lanterne magique de façon si horrifique, tenta de surmonter son traumatisme en se faisant à son tour projectionniste.

J’étais en Espagne. C’était entre Noël et le jour de l’an. J’y étais pour l’entrainement pour la saison hivernale. Je fais de la moto catégorie « superbike ». Pendant la phase de décélération, j’ai fait un « high side » sur une plaque d’huile. J’ai fait un vol plané d’environ soixante mètres. J’ai atterri sur la tête. Ma combinaison de course était intacte. Mon casque était cassé. La vie avait quitté mon corps purement et simplement. Quelque chose n’allait pas avec la moto. Ça dérapait. L’accident était inévitable. Je me suis retrouvé au-dessus de la moto. La moto s’éloignait de moi. Je me suis réveillé. J’ai paniqué. J’ai à nouveau perdu connaissance.  Il y a eu un parfait silence absolu. J’ai quitté mon corps. Je flotte à peut-être cinq mètres au-dessus de mon corps.  Je suis comme un drone qui prend de l’altitude. Je me vois allongé. Je vois la moto. Les commissaires de piste se précipitent avec des extincteurs. J’étais au-dessus. Mon corps n’avait plus d’importance. Une canette de coca écrasée sur le bord de la route. J’existais en dehors de mon corps. Fondu au noir. Des bords blancs dentelés encadrent le cliché tiré au format huit onzième. Le papier est plié à l’angle supérieur droit sur une longueur de huit centimètres. Le cadre est resserré sur les personnages. L’angle de prise de vue est légèrement décalé à gauche, créant une ligne de fuite à partir du nourrisson tenu dans les bras d’une femme âgée vêtue de noir, posant au premier plan ; cinquième personnage en partant de la droite. La perspective se ferme sur la façade de la maison qui constitue l’arrière-plan. L’encadrement de la porte d’entrée est en pierre de taille et quelques marches permettent d’accéder au trottoir. Le photographe se sert de cet escalier pour disposer les personnages sur trois rangées. En haut, légèrement décalé à gauche, un homme plutôt jeune, je dirais trente ans, porte un polo. On ne sait s’il esquisse un sourire ou réprime un rictus. A sa gauche, un homme d’une soixantaine d’années porte un costume. Sans être sévères, sa mise comme sa mine sont sérieuses. Un peu plus à l’écart, se tient une jeune femme en robe claire. Elle porte des lunettes aux verres fumés. Blottie contre elle, une autre jeune fille, le visage pris dans la pliure du papier, observe avec curiosité le photographe. Une nonne, au centre de l’image, (robe et voile noirs contrastant avec le scapulaire immaculé et la toque fortement amidonnée) sourit. A sa gauche, toujours au second rang, une autre femme, légèrement de profil, baisse son regard sur les enfants au premier rang. Une autre nonne, au premier rang à gauche, semble le symétrique inverse de la première (robe blanche, voile noir).  Ce sont comme deux cavaliers opposés qui enserrent la reine et son enfant.  Suivent par ordre de taille les enfants ; une fillette auprès du nourrisson, un garçonnet en culottes courtes levant le bras, un autre garçon plus âgé, lui tenant le bras et, un peu à l’écart et de trois quart un adolescent vêtu d’un costume. Considérant le groupe comme une structure, il peut être intéressant de noter les symétries et les ordonnancements tout comme leurs ruptures. Cependant cette recherche ne peut avoir de sens qu’orientée par une hypothèse. Or il est troublant de noter que ce n’est pas la mère qui tient le nouveau-né ; de même qu’il est attendu pour ce genre de cliché que le père soit à ses côtés. C’est la nonne au costume noir qui marque le point d’équilibre de l’axe formé par les parents, le père à l’extrême gauche du premier rang et la mère à l’extrême droite du second rang. L’enfant devrait-il la vie à l’ordre moral et religieux qui prévalait à cette époque ?

Oh Seigneur, prends cette âme. Apaise ses souffrances. Libère-la de toute attache terrestre. Amène-la vers la vie éternelle.

Du feu. Tout tourne. Je me retrouve dans une pièce. Une personne est assise à un bureau. Je connais cette personne. Elle apparaissait à chaque fois que j’avais peur et la peur disparaissait. Mais là, cette personne me dit tout sur moi. Toutes les mauvaises choses : quand j’avais juré, mon pacte avec les forces cosmiques, par exemple. Elle sait tout ça dans les moindres détails. Je suis perdu. Puis, je vois à ma droite un grand portail. A part le bureau et le portail, la pièce est vide, les murs sont nus. La personne est très paisible. Elle est de petite taille, a des taches de rousseur et un sourire libérateur. Elle est pleine d’amour. C’est le flash final, c’est la dernière image qui reste gravée dans ma mémoire. Elle doit être belle, merveilleuse, féérique, grandiose, inoubliable, géante, parfaite…           Le cliché carré au format huit huitième, représente une chapelle ardente aménagée dans une pièce de la maison, côté façade. Au fond, le mur est orné d’un crucifix surmontant la croix processionnelle. Sur le chevet, un autre crucifix trône, protégé par deux chandeliers. Se rejoue peut-être ici la scène du Golgotha. Hypothèse que la croix funéraire en granit monobloc avec un Christ en bronze, posée à droite du gisant semble corroborer. Le catafalque est flanqué de de deux piédestaux supportant des plantes vertes.  On reconnait celle de gauche, il s’agit d’un chlorophytum océan, également appelé « plante-araignée ». Selon le catalogue Gamm vert, « elle se plait à la température classique d’une pièce à vivre ».  Les feuilles allongées retombent tout autour de la plante, formant un bouquet final.  Le nourrisson devenu enfant, le patriarche défuncté ; près de trois ans séparent les deux expositions. La tête de la dépouille est légèrement inclinée à gauche, en direction de la croix que l’on on a déplacée. Ainsi, bien qu’à gauche du Christ, le gisant incarne plus sûrement dans cette nouvelle mise en scène le bon Larron. L’enfant quant à lui porte son regard en direction du photographe qui, par respect ou par nécessité technique, s’est installé dans l’entrebâillement de la porte. L’enfant ignore que cette scène saisie à ce moment précis fera l’objet, des années plus tard, d’une méditation de la part de l’adulte qu’il sera devenu ; de même que ce dernier ignore ce que l’enfant aura pu ressentir à cet instant où advenant à sa conscience le caractère irréversible de la mort, il surprend le photographe qui immortalise l’évènement. La famille est rassemblée et le catafalque redistribue les éléments composant la nébuleuse familiale. D’un côté, l’enfant avec ses parents, de l’autre les autres.  On notera qu’un nouveau membre apparaît au moment où un autre disparaît. Légèrement en retrait et dominant les autres par sa taille, il semble, bien que paraissant moins affligé, fasciné par le spectacle de la mort.  Il se suicidera trois décennies plus tard ; dix ans avant d’avoir atteint l’âge du mort. Oh Seigneur, prends cette âme. Apaise ses souffrances. Libère-la de toute attache terrestre. Amène-la vers la vie éternelle.                     

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